« Le corps et son épistémê à reconsidérer »

Dominique PENÉ
Docteur en Sciences du Langage, Psychologue Clinicien

Psychomotricien depuis 1979, auprès d'enfants et d'adolescent, mes questionnements ont toujours portés, entre autre, sur le corps et cette prétendue unité corporelle. Alors que l'unité corporelle est donc affirmée, le discours, les concepts ne rendent rarement compte de celle-ci puisqu'on ne cesse de concevoir autour du corps, autour de la psychê. En conséquence, on pourrait se demander ce qu'est la psychomotricité et ce qu'elle représente. Est-il convenable épistémologiquement de générer un concept et de le définir en conjugant deux notions qui, chacune d'elle, peuvent prêter à interrogations. Même si on peut saisir l'état d'esprit ayant contribuer à la création de ce mot, est-il cohérent épistémologiquement ? Ce questionnement est d'autant plus important dans la culture occidentale alors qu'il ne se pose pas, ou tout du moins l'unité invoquée, dans d'autres cultures.

 

A partir de ma clinique, j'ai du m'intérroger sur ce qu'on appelle usuellement le corps. Si les formalisations conceptuelles peuvent aider concernant certaines pathologies ou situations, Il n'en est pas de même pour d'autres ou alors au prix d'un changement d'univers conceptuel. Pourquoi changer d'élaborations conceptuelles pour rendre compte d'un processus. Si dans certaines circonstances, et plus particulièrement dans certaines pathologies, on dit qu'il n'y a pas de corps, comment formaliser les situations ou l'élaboration d'une unité corporelle vacille ou n'arrive pas se réaliser, comment rendre compte de ces troubles où l'individu éprouve quelques difficultés à discerner ce qui est, pour reprendre une métaphore, d'un intérieur et d'un extérieur. S'il paraît évident qu'il existe métaphoriquement quelque chose qui ressortit d'un intérieur et d'un extérieur, cela pose la question de la frontière. Cette frontière est-elle réductible à l'enveloppe corporelle, à la peau ? La clinique nous laisse entrevoir un autre univers. Il n'est pas rare de rencontrer des individus éprouvant de réelles difficultés à différencier des contenus (sensations, affects, ressentis psychiques ou physiologiques), c'est-à-dire cerner s'ils leurs appartiennent ou pas, s'ils appartiennent à d'autres individus ou sont dans l'environnement ? Au final cette notion de corps apparaît comme trop réductrice et interdit certaines réflexions même si utiliser des termes comme "moi-peau" (ANZIEU) ou "skin-container" (TUSTIN) rendent service. Qu'en est-il du Moi, c'est-à-dire d'une unité somato-psychique si on cesse de le réduire à la psychê ? Ces métaphores telles que "moi-peau" ou "skin-container" sont intéressantes mais demandent à être dépassées quitte à en construire temporairement d'autres.

Pour revenir à la clinique, qu'ils s'agissent de clinique psychomotrice ou psychologique, on en revient toujours, ou presque, à traiter l'unité de la personne accueillie. Il s'agit le plus souvent d'amener cette personne, quelque soit son âge, à interroger ce qui lui appartient de ce qui ne lui appartient pas, à appréhenser son vécu et à le ré-éprouver afin d'en réaliser une nouvelle appropiation visant à en diminuer les impacts problématiques ou bien encore d'en réaliser de nouveaux. Ces vécus sont d'origines multiples, il peut s'agir d'expériences corporelles, relationnelles, sensoriels comme il peut s'agir d'affects. Il s'agit donc d'accompagner cette personne accueillie à cerner ce qui lui permet d'être un individu. Etre un individu suppose de se différencier d'un environnement et d'autrui, donc de poser une frontière. Frontière qui déliterait un soi d'un non-soi. De toute évidence ce processus s'inscrit dans une dynamique sociologique dans la mesure où être un individu, et donc indivis, c'est participer au social et se dfférencier de l'autrui. Alors que ne pas être en mesure de poser cette frontière oblige à perdurer dans une forme de confusion tant entre soi et l'environnement qu'entre soi et autrui. Les description réalisées concernant le très jeune enfant paraissent tout à fait adaptée. Mais ce qui est du normal à un moment cesse d'y être au bout de quelque temps s'il n'y a pas changement. La clinique nous montre que cette difficulté à poser de la frontière est variable entrainant des dysfonctionnements de divers types. Peut-on poser que si chez certaines personnes il y a difficulté à poser de la frontière (pour des raisons variables) chez d'autres le processus est absent, interdisant de ce fait ce que certains auteurs nomment comme processus de "séparation/individuation".

La clinique oblige à saisir aussi qu'indépendemment de cette construction de l'unité opère ce qui apparartient au champ du vouloir, du désir. Si classiquement l'unité du "sujet" est valorisé conceptuellement à partir du désir, des affects, il apparait important de scinder ces deux pôles même s'il est juste de ceux-ci opèrent simultanément et conjointement chez tout individu. La pathologie, en tant que rupture du normal, oblige à dissocier ce qui ressortit du social, de la construction du social, et du désir, de la formalisation des valeurs. Aussi, la socialisation, une fois la diffraction faite, ressortit des capacités qu'a chacun naturellement à se réguler et surtout à s'autoréguler. Appréhender sous cette forme, la socialisation est donc le résultat d'un apprentissage et d'une appropriation de règles, de valeurs, faisant un compromis adapté entre les exigences de l'individu et celles de l'environnement. S'il n'y a pas d'individuation possible ou si cette individuation est problématique au point de produire des manifestations pathologiques, on peut penser que l'appropriation ne peut se réaliser car l'appropriation ne peut se faire que suite à cette délimitation après avoir poser cette frontière déjà évoquée. Le fait qu'une frontière s'instaure, d'abord entre le "soi" et le "non soi" puis entre individus permet la contenance et par conséquent l'exploitation des capacités mnésiques sous forme de mémoire et de mémorisation. Dans les circonstances où cela ne se réalise pas, on ne peut plus parler de socialisation car le compromis ne peut être mais on ne peut parler que d'apprentissage de conduites sociales quasiment sur le modèle du conditionnement.

Le regard que l'on peut poser sur des pathologies du type de la psychose ou de la novrose, s'il ne change pas radicalement, subit quelques transformations. Mais ce qui me laissait le plus perplexe étaient les situations de ceux dénommés "border-line" ou "état-limite". La clinique me rendait de plus en plus insatisfait vis-à-vis des conceptualisations classiques. Continuer à penser les "états-limites" comme un entre deux ne me convenait plus. Ces positions développées précédemment m'obligeaient à saisir que ces personnes accueillies étaient le plus souvent défaillantes dans la construction de l'unité moïque, et plus particulièrement la défaillance concernait le processus de séparation/individuation, non pas du fait d'une absence naturelle, mais par des difficultés de mises en oeuvres. Sur ce point quelques auteurs dits néo-kleiniens ont une approche très riche mais trop limitée car cette diffraction évoquée précédemment entre le sociologique ert l'axiologique n'est pas réalisée. Les raisons de ces défaillances sont nombreuses et fort bien mise en évidence par ces auteurs.

 

En 1987, j'ai cotoyé "l'anthropologie clinique" développée par Jean GAGNEPAIN et Olivier SABOURAUD plus souvent nommée "Théorie de la Médiation" (TdM). L'intérêt a été évident pour moi car cliniquement ils ont été amené à différencier quatre rationalités. L'une est dite glossologique, la seconde est nommée ergologique, la troisième sociologique et la quatrième est dite axiologique. Ces scissions réalisées me permettaient de poser mes observations, de formaliser mes constructions car cette scission me permettait de cerner ce qui relevait de la construction du social, et de sa participation, et de l'application du vouloir qui était formaliser au même titre que ce qui m'intéressait aussi concernant l'activité chez l'être humain.

Les formalisations opérés me convenaient compte tenu de ma clinique car elles pouvaient rendre compte assez aisément selon mon point de vue des procesus pathologiques situés dans le champs des "états-limites" ou "border-lines". Il était en jeu une défaillance dans la génèse du "soma", ou dans le processus d'"appropriation". Ainsi un trouble de la genèse du soma entrainait nécéssairement une impossibilité à "incorposer" et à "s'approprier". Mais les développements conceptuels de la Théoriue de la Médiation rendaient insuffisemment compte des processus autistiques et psychiques chez l'enfant. Ainsi s'il m'apparaissait évident de longue date qu'un processus naturel n'opérait pas chez ces enfants comment en rendre compte. Le concept de "soma" et son processus de mise en place "la somasie" étaient bien en cause dans ces pathologies dites autistiques et psychotiques. Mais comment formaliser les différences. Poser chez l'enfant l'autisme et la psychose comme conséquence de la défaillance d'un processus naturel obligeait à saisir son pendant culturel et dans de tels cas, doit-on toujours parler d'autisme et de psychose ? Ma position est de réserver ces deux termes aux processus pathologiques naturels et ceci oblige à changer de terminologie à moins de spécifier "de type" ou "d'aspect". Différencier les deux est nécessaire car une configuration de manifestations ne rend pas d'emblée compte de ce qui ressortit du processus naturel, c'est-à-dire de l'absence du processus de séparation/individuation, et de ce qui ressortit du processus culturel, c'est-à-dire de la défaillance de la mise de œuvre du processus de séparation/individuation. Si les travaux de nombreux auteurs d'obédience psychanalique sont explicites, la question concernant le Moi se pose. Doit-on toujours parler de morcellement ou pour reprendre les travaux de Jean Piaget sur le très jeune enfant doit-on évoquer une an-organisation. Le premier laisse comprendre qu'une unité a existé alors que le second laisse penser qu'un processus n'a pas opéré ou reste inachevé, inabouti.

 

C'est dans le cadre d'une thèse de troisième cycle que j'ai été amené à formaliser et exemplifier toutes ces positions développées ici de façon succinctes. Ce travail donne une part belle à l'autisme et à la psychose chez l'enfant afin de mieux démiliter ce qui serait à considérer comme participant des "états-limtes" ou "pré-psychoses", etc. Concernant ce dernier processus morbide, des exemples sont présentés et analysés selon l'approche de le modèle de "la Théorie de la Médiation" ou "anthropologie clinique" de Jean GAGNEPAIN et Olivier SABOURAUD. Cette conceptualisation est largement développée car afin de rendre compte des mécanismes absents chez l'enfant autiste ou psychotique, il a fallu complèter une partie du modèle qui restait ouvert. Ce travail fait aussi largement références aux nombreuses conceptualisions qu'elles soient organogénétiques ou psychogénétiques.

 

Commencé en 1988 selon le modèle de la Théorie de la Médiation, ces travaux ont fait l'objet d'un premier travail de DEA en 1991. Il était fait quelques propositions concernant le fonctionnement naturel de la rationalité sociologique. Mais ces propositions étaient partiellement érronées. Face au septicisme de l'époque concernant un traitement naturel autre que sériel (les positions de l'époque), j'ai du remettre tout à plat et retravailler la clinique. En 2002 je soutenais une position et entre temps une autre équipe travaillait sur ce même sujet en allant au-delà de mes affirmations. Ainsi, si en 1991, je posais une bifacialité naturelle, alors que jusque là le modèle théorique ne concevait qu'un traitement naturel linéaire sériel, en 2002 je posais le principe d'un traitement naturel axial. L'autre équipe définit un traitement bi-axial au niveau naturel. Je renvoi le lecteur à ma thèse et aux travaux de l'équipe développés dans Tétralogique 15.