De la psychomotricité et de son exercice professionnel.

 

Psychomotricien depuis 1979 (diplômé en 1978), mes questionnements ont toujours portés, entre autre, sur le corps et cette prétendue unité corporelle. Alors que l'unité corporelle est donc affirmée, le discours, les concepts rendent rarement compte de celle-ci puisqu'on ne cesse de concevoir autour du corps et autour de la psychê. Quelques métaphorisations tentent de rendre compte de cette unité en invoquant des liens, mais prédomine le plus souvent la psychê et ce qui ressortit du corps ne cessant d'être conçu comme le contenant. En conséquence, on pourrait se demander ce qu'est la psychomotricité et ce qu'elle représente. Est-il convenable épistémologiquement de générer un concept et de le définir en conjugant deux notions qui, chacune d'elle, peuvent prêter à interrogations. Même si on peut saisir l'état d'esprit ayant contribuer à la création de ce mot, est-il cohérent épistémologiquement ? Ce questionnement est d'autant plus important dans la culture occidentale alors qu'il ne se pose pas, ou tout du moins l'unité invoquée, dans d'autres cultures.

Suite à ces questionnements conceptuels et épistémologiques, on peut s'interroger aussi sur les pratiques professionnelles. La psychomotricité née de la mouvance phénoménologique de l'après seconde guerre mondiaile était pratiquée dans une visée rééducative. Comme toute visée rééducative, il s'agit de ressituer les productions de la personne accueillie en rapport avec un standart. Même dans cette visée rééducative, la dimension "tonico-émotionnelle" n'était pas absente laissant une brèche pour y introduire du relationnel. Conceptuellement, la psychomotricité n'a jamais cessé d'être dans cette perspective phénoménologique, mais n'a pas su seule introduire du structuralisme. De par ce choix et celui d'adhérer aux courants psychanalytiques, les professionnels ont pensé trouver là quelques réponses à leurs attentes et pas nécessairement à leurs questionnements. Ce choix s'est imposé aussi par l'influence qu'avaient ces courants, au même titre que d'autres ont contribué au développement des sciences humaines, à la médecine, à la psychologie, à la pédagogie...

Alors que le psychomotricien ne cesse de parler du "corps" et de la "construction" de celui-ci, il ne cesse de mettre l'individu ou celui qui tente de l'être en mouvement, comme si l'un était le pendant de l'autre, comme si l'un se construisait nécessairement en réexpérimentant mais quelque fois et pour certains en introduisant du relationnel différent. On appréhende tout à fait cette continuité qu'opère le professionnel issu de la naissance de ce métier et de ses fondements conceptuels. Mais y a-t-il véritablement un lien entre l'activité et la "genèse" du corps ou de l'unité somato-psychique.

Conjointement à cette visée phénoménologique opérait une visée développementale. Les deux points de vue s'inscrivent dans une même logique, une continuité, celle de l'observation directement issue du 18° siècle et du sciècle précédent. A cette époque, un certain nombre de découvertes ont été réalisées. C'est le début de l'archéologie, de la géologie et d'autres sujets ; c'est aussi l'époque de l'anatomie. L'homme s'autorise à investiguer la nature, créant par là-même les sciences naturelles mais il investigue aussi l'homme et plus précisément sa nature, de ce fait on devrait plutôt dire l'homo sapiens. Jusque là, en occident, l'homme n'avait pas le droit de comprendre la "création divine". Avec ces découvertes multiples, les premières compréhensions s'échaffaudent, empreintant le modèle géologique et de l'archéologie, par analogie on conçoit l'homme de façon presque identique. On observe, on tente d'appréhender les changements. Ce sont les premiers modèles éducatifs qui se font jours, puis en empreintant à ces premiers "éducateurs" ce sont les premières conceptualisations psychologiques. La littérature du 19° siècle est explicite sur ce sujet. De par les découvertes réalisées par le travail de fouille a découlé une conceptualisation par étapes, par couches ou strates. D'autres formalisations conceptuelles ont modélisé leurs observations sur ces principes d'où les stades de la psychologie notamment du début du 20° siècle et toutes les formalisations de la psychologie génétique, voire de la psychanalyse. Si la psychanalyse a introduit du structuralisme dans l'observation de phénomènes, la psychologie génétique n'a pas été jusque-là.

Concernant la psychomotricité, il en est de-même sauf du fait de quelques emprunts conceptuels, mais largement insuffisant car l'investigation a porté sur la partie "émotionnelle", "relationnelle" et beaucoup moins sur l'autre point de vue. Aussi le "corps", ou l'unité somato-psychique, est toujours envisagée à partir de l'activité et de la mise en mouvement. Est-ce suffisant ? S'il y a bien un lien, l'activité homogène en apparence est-elle à mettre en synonymie d'une "bonne" organisation somato-psychique, d'une unité "somato-psychique" cohérente et adaptée. La clinique nous montre que non. Aussi est-il important de dissocier ce qui est de l'activité, de la qualité de celle-ci, de de la genèse du "corps", de l'unité corporelle ou somato-psychique. Au moins trois niveau de dissociations s'imposent cliniquement, caricaturallement ce qui ressortit de l'activité ou du geste, ce qui ressortit de la genèse du corps puis des affects.

Comment rendre compte de tout ceci. Si l'appréhension du "normal" se fait avec harmonie, la clinique du pathologique impose de telles dissociations car la pathologie est bien la rupture, la mise à l'épreuve du "normal" et de son fonctionnement déclaré harmonieux. Il est onc nécessaire de rendre compte du fonctionnement de l'humain, de son développement mais aussi de ses troubles tant naturels que culturels. Ainsi est posé explicitement la question de l'inné et de l'acquis, de leurs interactions incessantes.

Si la dimension structurale chez l'homme n'a jamais été complètement écartés depuis qu'il est devenu objet d'étude, l'investigation a toujours été faible du fait d'une absence de modèle mais surtout du fait de la prégnance de l'évolutionnisme comme cela vient d'être évoqué. Sans contester l'évolutionnisme, il est important de réintroduire en tentant de la comprendre la dimension structurale. Il ne s'agit donc pas de faire prévaloir une dimension plus qu'une autre mais bien d'essayer de saisir chacune et les interactions mutuelles. Car si la psychologie s'est longtemps située dans le développement, dans la chronologie du phénoménal, elle a induit nombre de dysfonctionnements dans une perspective de retard, d'absence qu'il fallait combler d'où les rééducations, les séances d'ortho(?), les éducations spécialisées. Le 20° siècle et plus particulièrement la seconde partie a vue le développement très important des tentatives de compréhensions structurales de l'homme, en perdant quelque fois le contact avec la dimension développementale, et l'essor des psychothérapies dont certaines se voulaient le pendant de l'éducatif.

Comme professionnel, il est impossible de se situer soit dans le cadre rééducatif, soit dans le cadre psychothérapique, que certains appelaient "thérapie à médiation corporelle" dans l'exercice de la psychomotricité. Par ailleurs, comme psychomotricien, l'intervention vise à travailler "la construction du corps", celui qui fait naître l'individu et qui fait être au monde. De toute évidence il s'agit non pas d'une dimension psychologique mais davantage sociologique. A partir de cette construction, chacun doit construire sa réalité socialement acceptable. Les cliniques de l'autisme, de la psychose et des états-limites obligent à appréhender autrement cette participation au social que la clinique des névroses et autres manifestations mettant en jeu le vouloir.

Les cliniques de l'autisme, de la psychose et des états-limites obligent à cerner un certain nombre de manifestations symptômatiques, mais il serait dommage de confondre ces manifestations, le tableau composite avec la structure. Si nous rencontrons souvent des enfants autistes, psychotiques ou border-lines présentant des difficultés à vivre avec leurs affects, leurs sentiments, leurs vouloirs, est-ce que ceux-ci sont en cause ? De même sur le plan cognitif si des apprentissages sont réalisables dans des contextes très spécifiques et non exploitables dans d'autres, est-ce que ces capacités cognitives sont en cause ? Si techniquement l'enfant est de mesure de réaliser des productions puis n'y est plus en d'autres endroits, doit-on invoquer une défaillance de ses capacités. Sur les exemples données, on saisit que l'enfant est en mesure d'apprendre, de réaliser ou produire, d'exprimer son vouloir en certains lieux ou contextes et non en d'autres. Ne devraient-on pas interroger la capacité de l'enfant à générer de la constance, du permanent. N'est-ce pas dans le cadre de cette genèse qu'il y a défaillance. La clinique de l'autisme et de la psychose chez l'enfant peut aider à appréhender les défaillances en jeux, davantage encore que la clinique des situations limites. La question de l'unité du moi au sens large, c'est-à-dire de la construction somato-psychique n'est-elle pas au centre de la problématique ? Si de la production, de l'apprentissage, de la contention est possible en un lieu, une unité spatio-temporelle, et pas dans un autre, caricaturalement, ici, on peut invoquer que l'unité temporelle passe au second plan par rapport à l'unité spatiale qui s'avère ici foncièrement défaillante car réductible à l'unité de l'enfant ou tout du moins son un ité de lieu contextuelle. Ce rôle de l'unité temporelle apparaît moindre car on constate que l'enfant est capable de production, d'apprentissage, mais aussi de reproduction et de mémorisation, sinon tout serait systématiquement à recommencer. Parler d'unité oblige à parler de contenant, de contenu. De toute évidence la question du contenu apparait comme subalterne au contenant qui se pose en terme de délimitation. Doit-on parler de morcellement ou d'anorganisation. Je penche sur le second en étayant mon expérience clinique à partir des positions de Jean Piaget pour qui la vie chez le très jeune enfant est une succession de tableaux. Si tel est le cas, nous nous situons bien dans la perpective d'une défaillance de la constance et de l'unité dans les cas d'autisme et de psychose. Dans le cadre de la théorie de la médiation, est en question donc le processus de somasie. Ce principe est évoqué et développé dans mes travaux. Le soma correspond donc à cette unité fondant l'individu et qui lui permet d'être et de se situer dans un environnement comme un et indivisible. Si le processus, comme je le développe dans mes travaux, est forclos, c'est-à-dire absent chez l'enfant autiste et l'enfant psychotique, selon deux modalités d'existence distincte permettant de différencier ces deux syndromes, chez l'enfant border-line ce processus n'est pas forclos mais défaillant dans ses modalités d'application.

Le questionnement des professionnels est de cerner s'il y a forclusion ou défaillance. Dans le second cas, il sera nécessaire de cerner ce qui opère pour entraîner cette défaillance. Je ne m'étendrais pas sur le sujet, mais pour le professionnel il est important de cerner si la mise en activité va permettre à l'individu de construire son unité ou de renforcer sa construction défaillante ou s'il va s'agir d'augmenter, de multiplier les apprentissages différenciés. De même qu'on ne peut parler véritablement de socialisation, au sens épistémologique, chez l'enfant autiste ou psychotique, mais d'apprentissages de conduites sociales, il sera nécessaire de différencier les apprentissages de praxies et l'utilisation de celles-ci à visées expériencielles.

Pour le professionnel, il est important de sortir des perpectives phénoménologiques et développementales fondatrices de la pratique pychomotrice pour, sans les renier, y introduire une visée structurale autre que psychologique ou psychanalytique. La déconstruction tétralogique que propose la théorie de la médiation ouvre des perspectives en introduisant une analyse là où l'observation trouvait les limites des formalisations conceptuelles classiques en psychologie et psychanalytique.

 

Le clinique psychomotrice est à construire même si elle opère depuis plus de cinquante ans. Le modèle structurale de la théorie de la médiation permet une formalisation autre, rompant avec les visées phénoménologiques, développementales notamment même si de nombreux empreints sont réalisés. L'analyse réalisée au sein de chacune des quatre rationalités pathologiquement mises en évidence s'inscrit dans une dialectique que je n'ai pas convoqué ici. Je renvoie vers mes travaux mais aussi vers tous les ouvrages traitant de sujets divers en exploitant le modèle de la théorie de la médiation. Afin de rendre tout ceci, exposé fort succinctement, plus explicite quelques ouvrages sont mentionnés dans une autre page.